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Jacques Ferron en campagne électorale

En cette année 1966, la fracture sociale entre le Coteau Rouge, peuplé presque exclusivement d'ouvriers et les municipalités voisines de Longueuil et de Saint-Lambert était considérable.

Les citoyens de ces deux dernières municipalités appartenaient à d'autres classes sociales. Peu d'entre eux pouvaient se dire grands capitalistes, aucun probablement. Plusieurs d'entre eux cependant avaient de gros sous et ne tenaient pas à mêler les oranges avec les arachides.

Il arrivait parfois que des bandes de jeunes du Coteau Rouge aillent corriger les jeunes "Anglais" de Saint-Lambert.

* * *


Il y eut des élections provinciales cette été-là. Le RIN se présentait pour la première fois devant le peuple pour obtenir ses suffrages. Le parti offrait de faire l'indépendance nationale, rien de moins.

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Dans Saint-Lambert et dans Longueuil (ces deux villes formant le comté de Longueuil) des affiches de Gaston Lécuyer, notre candidat , un gestionnaire du Devoir, présentaient l'image du calme et de la bonhommie bourgeoise.

Mais chez moi, au Coteau Rouge, c'était le docteur Jacques Ferron, médecin des pauvres et romancier connu qui représentait nos idées.

Les deux organisations décidèrent d'organiser un défilé commun dans les rues principales de Saint-Hubert, de Ville-Jacques-Cartier, de Longueuil et de Saint-Lambert.

Dans les trois premières villes - francophones très majoritairement, il faut dire - Lécuyer et Ferron reçurent un accueil poli et parfois enthousiaste.

Mais à Saint-Lambert ce fut différent. Les insultes fusaient des balcons; des menaces se faisaient entendre.

Gaston Lécuyer gardait son sourire, envoyait la main à des amis imaginaires.

Le docteur Ferron, lui, comprit vite la situation. Il répondit aux insultes en montrant un poing vengeur.

Évidemment, il n'avait rien à perdre électoralement parlant puisque ce n'était pas son comté.

Le résultat de cette élection ? Eh bien, le docteur obtint 33 % du vote, le meilleur score du parti au Québec.

À la une des quotidiens

The Province annonce à la une la fin de la grève de la fonction publique. Un médiateur est nommé qui tentera de régler le différend. Partie remise ! 

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Il faut dire ici que c'est un gouvernement créditiste qui gouverne actuellement la Colombie-britannique. Les créditistes sont les héritiers chétifs d'un mouvement populaire du début du siècle véhiculé par le major Thomson. Ce vieux bouc préconisait la distritution au bon peuple d'une ristourne - le crédit social - tirée de l'impression de nouvel argent. En fait, les créditistes sont des ultras de la droite. Comme une bonne partie de Vancouver fait élire des députés du NPD (NDP en anglais), des hommes de gauche ( pas très à gauche quand même), la cité fait figure d'enfant rebelle dans la province.

Le Parti libéral, dominant dans l'est du Canada, est ici moribond, coincé qu'il est entre les extrêmes politiques et son influence est quasi nulle.

L'autre quotidien, le Vancouver Sun, publie aujourd'hui un article de fond sur les changements qu'apportera forcément la future exposition universelle de 1986 sur le territoire municipal, principalement autour de False Creek, cette lagune croupissante qui s'avance au centre-ville

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C'est en effet dans cette lagune que les voiliers des premiers temps de la ville venaient chercher un havre sûr. On bâtira les pavillons des nations participantes tout autour de False Creek. Déjà le Sky train, un métro extérieur et parfaitement automatisé la traverse car on effectue les ultimes essais du système et l'inauguration est prévue pour le printemps prochain.

***

Je repère ce False Creek sur une carte : il est situé tout juste en face de la gare des trains dont je vous ai déjà parlé et que vous connaissez donc maintenant. Qu'est-ce donc que quinze ou vingt minutes de marche quand on n'a rien à bricoler de la journée ? Je n'ai guère le temps de fouiller tous les aspects de la question car me voici rendu sur les berges de la lagune.

C'est difficile d'imaginer que le monde entier a rendez-vous ici dans deux ans pour venir s'amuser. Pour l'instant, des terrains vagues sur lesquels gisent des tonnes de déchets, l'eau nauséabonde de la lagune, le dos malveillant des usines polluantes au loin ne font guère un portrait réjouissant de l'endroit. Vraiment pas le type d'image qu'on souhaiterait retrouver sur les panneaux publicitaires.

Expo 86 ! clament-ils pourtant. 

Le Caire - Assouan en train

Encore un problème ! Le numéro des quais n'est inscrit qu'en arabe et même si nous utilisons supposément les chiffres arabes, je n'y comprend rien.

Un porteur m'informe et je me rend où ilo m'indique. Un autre employé, sachant sans doute lire, examine mon billet et confirme que j'attend au bon endroit. Le train, en provenance d'Alexandrie, arrivera en gare dans environ dix minutes.

En effet, il ne tarde pas à venir s'immobiliser devant moi, ce train. Je monte et m'installe confortablement dans une voiture de première. Quel fauteuil luxueux ! C'est pour moi !

Peu à peu, la voiture s'emplit de ses voyageurs. Évidemment, en première classe, les seuls animaux admis sont les humains, contrairement à la troisième classe où les poules et les cochons voisinent les enfants. Les arrivants sont proprement vêtus et je fais même figure de gueux avec mes loques.

 

 

Un contrôleur entre dans notre voiture. Arrivé à ma personne, il me demande de bien vouloir le suivre dans la voiture suivante, réservée aux touristes.

- Question de sécurité, sir, m'affirme le contrôleur vraiment très contrôlant.

Cette voiture est déjà occupée par une dizaine de touristes d'Amérique, d'Europe ou d'Asie.

- Votre fauteuil est le numéro quinze, sir.

Je croise une beauté rousse très souriante accompagnée d'une amie également très jolie et aussi contente de vivre qu'elle.

Plus loin, à gauche, un vieux gringalet portant un béret basque fouille dans son sac-à-dos tout en toussotant.

Occupant les sièges à sa droite, un couple : une pimpante jeune femme en short, bien roulée et aux yeux pétillants me fait salut de la main tandis que son compagnon, un géant de deux mètres de haut me dit : Hi man.

Voici ma place. Je constate que je peux occuper les deux sièges sans nuire à personne : la voiture est presque vide. D'autres passagers que je distingue mal dans le fond de la voiture se font un nid.

Un autre contrôleur s'amène.

- Good for Assouan, sir.

- Assouan ? fis-je étonné, croyant avoir acheté un billet pour Louxor.

- C'est pour Assouan pourtant. Je vous descend à Louxor et vous rembourse la balance si vous le désirez.

- Au contraire, Assouan, ce sera parfait.

***

J'ai accepté un chocolat chaud du serveur, l'ai savouré lentement.

J'allais pouvoir dormir sans être tourmenté parv les moustiques. J'allais pouvoir dormir... dormir...

 

 

Mort des maringouins égyptiens

L'hôtelier est en train de discuter avec un grand type sec, frisé, au teint basané. Il me le présente. Ce bonhomme s'appelle Ali. Il a étudié à Paris, à Montréal et il parle le français admirablement.

Il fait le chauffeur de taxi et opère une agence de voyage à l'étage inférieur. Il veut aller m'acheter un billet de train pour Louxor. Pour que ça coûte moins cher, il me procurera une passe internationale d'étudiant. Il me suffit d'aller faire une photocopie de ma photo de passeport. Je cours chez le marchand de tabac du coin de la rue. Je découpe le reste de la photocopie et lui remet la photo.

- Tu auras tout ça dans deux heures. D'abord quand veux-tu partir? Il y a un train qui part à neuf heures trente ce soir. Ça t'irais ? C'est un rapide confortable.

- C'est cher ?

- Mais non ! Moins de vingt dollars US.

***

Je monte boucler ma valise et la laisse à la réception, libérant du coup ma chambre.

Je sors prendre un café sur la grande place. Je me laisse tenter par une glace aux pistaches.

De retour devant mon hôtel, je suis arrêté par un cordon de sécurité. Trois camions de pompiers sont stationnés devant l'Anglo-Swiss.

Je demande au commerçant de tabac ce qui se passe.

Il éclate d'un rire sadique et me répond :

- Your hotel...caput.

Les pompiers finissent quand même par redescendre dans la rue, victorieux et fébriles. C'est une dame habitant au troisième qui, excédée par les maudits maringouins, et ayant vaporisé trop d'insecticide, a accidentellement enflammé sas draperies en allimant son poêle au gaz.

Lorsqu'on laisse monter à nouveaux les clients de l'hôtel, la cage d'escalier laisse passer une odeur étouffante de fumée.

Évidemment, maintenant que je quitte cet hôtel, les maringouins ont disparu.

***

Je passe chez Ali qui me remet mon billet de passager et ma carte d'étudiant. J'attrappe mes bagages et saute dans un taxi stationné derrière le stand du marchand de tabac.

- À la gare Ramsès II, ordonnai-je au chauffeur.

 

 

 

 

J'ai remonté la rue Cordova en direction de mon hôtel. Je découvre en chemin un gentil parc ombragé où je m'arrête un instant pour fumer la chose.

Je me dis qu'il est sans doute temps d'informer ma famille et mes amis de mes périgrinations et de leur donner mes nouvelles coordonnées. J'achète quelques cartes postales et des timpres dans un bureau de tabac de la rue Hastings et m'en vais rédiger ma prose dans ma chambre.

Je décris la mer et la montagne à maman, la misère de la rue à mes amis Banban et Armand, demande des nouvelles de Longueuil à mon autre ami François que l'on surnomme Danton depuis son enfance. À ma soeur, j'écris une longue épître toute en circonvolutions, essayant sans le demander expressément d'obtenir des nouvelles de son amie, celle qui a tant fait souffrir votre serviteur.

Toute cette correspondance m'a vidé : un petit roupillon viendra réparer mes forces.

Quand je ressort, je retourne au Carnegie - un aimant dirait-on - et je lis le quotidien The Province dans un fauteuil du hall.

- Dites-moi, miss Harris, où puis-je  manger gratuitement le soir ?

 Elle me sort une feuille sur laquelle figure une liste d'oeuvres s'occupant de nourrir les itinérants.

- Les endroits soulignés en jaune sont situés tout près d'ici, Vic, me répond la charmante Écossaise.

 

Une centaine de pauvres hères poirottent déjà devant la lourde porte de la Salvation Army quand un soldat de Dieu ouvre les battants.

Ce gradé, vêtu d'un uniforme noir garni de ses galons d'officier, le képi militaire bien droit sur sa tête, invite ses ouailles à pénétrer dans l'enceinte sainte, en l'occurence une salle dec prières où je comprend qu'il faut s'asseoir avant de se rendre à la salle à manger.

Cinq minutes plus tard, un choeur fait son entrée sur la scène par une porte dissimulée par un rideau. Un colonel de l'organisation, propre et brillant comme un sou neuf, vient exhorter les vilains pécheurs à se répentir, à reconnaître Jésus comme son Sauveur personnel. Une jeune femme raconte ensuite ses malheurs passés dans la prostitution et le réconfort qu'elle a trouvé chez les soldats de Dieu.

Le choeur enchaîne ensuite avec quelques chants liturgiques dont le classique Amazing Grace.

L'impatience, attisée sans doute par la faim, commence à gagner l'auditoire.  Plus personne n'écoute en fait.

- Let's go ! crie un révolté.

Des surveillants arpentent les allées et menacent d'expulser les récalcitrants s'ils ne se calment pas. On entend de multiples coups de poing qui ébranlent la porte d'entrée.  Trop tard. Revenez demain. Ici, la miséricorde doit être ponctuelle, sinon il faut jeûner.

Enfin l'heure du repas arrive. Une nouvelle file se forme, sous l'oeil vogilant des surveillants et nous pénétrons dans la salle attenante. J'attrappe un plateau et me présente au comptoir. On me remet une assiette remplie d'un bouilli de légumes parsemé parcimonieusement de deux ou trois chiches morceaux de viande. Ce repas ressemble plus à de la pâtée à chien qu'à un bouilli. On me sert un café tiède et quelques pâtisseries.

La nourriture est évidemment très fade. C'est franchement sinistre et déguelasse. Je me promet d'éviter cet endroit à l'avenir, autant que possible...

On nous expulse bientôt par une porte donnant dans la ruelle. À demain les gueux !

Maintenant que je suis rassasié (!!!), je cherche un petit parc tranquille, question de fumer un petit joint de marijuana, laquelle commence à se faire rare au fond de mon baggie.

Mon adversaire s'appelle Ludwig Berliner. Il joue assez bien mais je n'ai guère de difficulté à expédier son roi en enfer. Les reprises, vangeances, donne-moi-encore-une-chance ont toutes le même résultat.

Heureusement pour son honneur, un de ses copains se présente à notre table.  C'est un homme court, minuscule, nerveux et qui parle avec un débit aussi élévé que les chutes Niagara. Ludwig me le présente. Le nouveau venu s'appelle Joe. Né en Hongrie, il réside à Vancouver depuis trente ans. Il est peintre-contracteur et parfois il vient au Carnegie pour embaucher des aides pour quelques jours.

Il sort un chronomètre d'échecs d'un étui et nous commençons à blitzer (parties de 5 minutes). Joe se croit vraiment un caïd des échecs, mais je lui rabaisse le caquet vite fait.

En deux heures, je me fais une réputation de joueur invincible et les défis commencent à pleuvoir.

- Si tu viens en soirée, tu vas trouver chaussure à ton petit pied, Frenchie, me prévient Ludwig.

- Ben Kruger va te démolir, vantard, rajoute Joe. Tu seras moins fier.

Vers 11h30, je remarque que la moitié de la salle quitte précipitamment.

- What's the matter ? je demande à mes amis. Je n'ai entendu aucune alarme pourtant.

- C'est l'heure du repas à l'Armée du Salut.

- Alors, salut messieurs. J'ai faim moi aussi. À ce soir.

Où mon imagination mènera-t-elle mon corps ?

Allons donc voir cette bibliothèque entrevue à quelques occasions. Il y aura peut-être de bons livres à emprunter.

Cette bibliothèque doit son nom au milliardaire philanthrope américain Andrew Carnegie qui paya pour sa construction comme il le fit souvent dans notre continent. L'entrée donne sur un large escalier de marbre qui monte en spirale jusqu'au dôme ; de magnifiques vitraux illuminent cet escalier : Shakspeare voisine le poète irlandais Robert Burns, Walter Scott, le fameux romancier, regarde un Milton occupé à lire dans son racoin.

Je suis entré dans une maison de géant aux proportions princières, aux plafonds élevés, à l'architecture baroque. Des fauteuils de cuir encombrent la salle principale ; des lecteurs de journaux et des clochards en déficit de sommeil les occupent. Derrière ces fauteuils, quatre longues tables sont réservées aux joueurs d'échecs. À gauche, d'autres joueurs, des Chinois jouent aux échecs chinois avec fort gestes démonstratifs et vigoureux éclats de joie triomphateurs.

En face de moi, l'entrée de la bibliothèque qui occupe toute la partie arrière du rez-de-chaussée.

Une dame jeune, mince et élancée, au visage effilé, au teint laiteux tâcheté, aux yeux verts et à longue chevelure blonde me répond quand je demande à m'inscrire. Une Écossaise celle-là, pas de doute ! Cette belle femme s'appelle Leith Harris. Elle remplace aujourd'hui la bibliothécaire habituelle mais s'occupe ordinairement à gérer les divers programmes sociaux du Carnegie Centre.

Leith m'inscrit donc à la bibliothèque, me remet une carte temporaire et me recommande de me rendre le plus rapidement possible à la Bibliothèque centrale pour y quérir ma carte permanente plastifiée.

Je farfouille à travers les rayons, arrive à la section française que j'évalue à environ mille livres. Au fond, d'autres tables pour les lecteurs, l'étal des journaux et des revues, les quotidoens de la Colombie -ritannique, ceux de Toronto et La Presse de Montréal.

J'emprunte un livre sur les expressions idiomatique de l'anglais, prétendument une méthode miraculeuse pour améliorer mon vocabulaire.

Je m'approche des échiquiers. Un grand bonhomme quinquagénaire, assis bien droit sur sa chaise, un homme sec, s'adresse à moi sèchement avec un accent teuton parfait, à faire rêver les germanophiles.

- Want to play a game, sir ?

C'est tout juste s'il ne me fait pas un salut militaire.

- Sure ! répondis-je.

La fatigue réclame ses pleins droits sur mon organisme ; mes yeux se ferment sans me demander la permission. Vivement mon lit !

En tricotant à travers rues et ruelles, je regagne l'Astoria. Ça me semble maintenant assez facile de me diriger dans cette ville.

Ma montre indique 20 heures quand j'arrive chez moi. Madame Rita a disparu et un colosse à grosses babines dort à moitié derrière le comptoir. Il m'arrête un instant pour vérifier mon identité.

Étendu sur mon lit, j'essaie d'avancer dans la lecture de Les Gommes d'Alain Robbe-grillet que j'avais à peine commencé dans le bus, mais le pape du nouveau roman n'arrive pas à me tirer de ma torpeur.

Le temps de tendre le bras pour éteindre ma lampe de chevet, et me voici de retour au pays des songes.

***

- Bonjour, madame Rita. Auriez-vous une carte touristique de Vancouver ou, du moins, dites-moi où m'en procurer une ?

Elle fouille un instant dans un tiroir et me tend une carte pliable et plastifiée.

D'abord, l'Astoria est au 763 East Hastings, presque au coin de la rue Princess. Il est situé au centre du quartier Downtown Esatside que les guides touristiques conseillent généralement d'éviter, sauf si on est à la recherche de sensations fortes. Ce quartier, borné au Nord par le bras de mer Burrard, au Sud par la rue Hastings, s'étend  d'Est en Ouest de la rue Clark à la rue Main. À en croire certains, toute la misère et la douleur du monde y est rassemblée.

***

Il me faut déjeuner. Je consulte la liste des restaurants accrédités par le welfare. Bon, ce matin ce sera le 44, situé justement au 44 Cordova street, à quelques pas d'où je suis. Je tourne à droite sur Main et à gauche sur Cordova. En passant devant, je note l'adresse de l'Armée du Salut.

Devant le 44, une centaine de personnes attendent  l'ouverture du resto. Soudain les portes s'ouvrent et les affamées se précipitent à l'intérieur dans un furieux désordre.  L'appétissante odeur de la nourriture arrive à peine à masquer celle, nauséabonde, de plusieurs clochards.

Mon tour finit par arriver. Étonnement ! Pour un seul petit dollar, les serveur emplissent les plateaux d'oeufs sur le plat, de saucisses ou de bacon, d'un bol de gruau, de toasts, de confitures, de jus d'orange et d'une tasse de café. Pour moi, grâce à la magie des coupons de nourriture remis par le welfare, c'est tout à fait gratuit.

Cet établissement humanitaire reçoit des subventions gouvernementales ainsi que de généreux dons de l'entreprise privée. C'est à ce prix que les capitalistes endiguent la révolte des ventres creux.

 

 

 

 

Main StreetJe prend la direction du parc Stanley.

Je remarque une laverie juste à côté de l'hôtel. Un peu plus loin, la pancarte de l'hôtel Patricia accroche mon regard. Comme je passe devant cet établissement, je me cogne à Gilberto qui en sort en coup de vent. Il y a loué une chambre pour une période de trois jours. Il essaiera de trouver un appartement dans la Little Italy dont j'ignore tout pour l'instant mais dont on lui a parlé.

Nous entrons dans un restaurant chinois sis un peu au nord de la rue Main. Je comande du canard laué et un bol de riz. Gilberto se contente de thé fourni gratuitement avec mon riz. Le gouvernement fédéral accorde à Gilberto une allocation de 315$ par mois pour se loger. Il trouvera bien quelque chose.

Il est bien fatigué, ayant mal dormi la veille et les autres nuits précédentes.

Je tourne à gauche sur Main street. Cinq minutes de marche suffisent pour déboucher à la vieille gare des trains. J'entre dans l'immeuble victorien. Un bon endroit pour se reposer un peu, tout à fait incognito.

Je ramasse quelques pamphlets qui proposent des excursions dans les environs.

Une plaquette attire mon attention plus particulièrement. Elle s'intitule Vancouver Yesterday and now. Je vous fais un résumé succint de cette brochure.

Il y eut bien quelques découvreurs Français qui tentèrent de franchir la barrière des Rocheuses. La Vérendrye et ses fils atteignirent les environs de Calgary au milieu du XVIIIe siècle. En 1792, le capitaine George Vancouver, arrivé en bateau, découvrit cette région et en prit possession pour l'Angleterre et repartit aussitôt. Plusieurs nations amérindiennes habitaient ce pays à cette époque dont les Salishs, les Haidas, les Tsumshians, les Nootka-Kwakiutls et les Bella Coolas.

En 1828 Simon Fraser franchit enfin les Rocheuses et aboutit dans ce qui deviendra Vancouver. Plus tard, en 1862 Samuel Prescott Moody inaugure une nouvelle scierie de cèdres et de sapins au bout du Burrard Inlet, lieu qui deviendra Port Moody. En 1865,  s'ouvre la Hastings Mill, une autre scierie, cette fois près du futur Chinatown.

Ainsi naissent les mégapoles.

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